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Lionel Jospin, l’homme de la gauche plurielle

Jospin


La nouvelle est tombée ce lundi 23 mars, avec cette ironie cruelle que l’histoire réserve parfois à ses acteurs. Lionel Jospin, figure tutélaire de la gauche française, ancien Premier ministre, artisan patient de la gauche plurielle, est mort dimanche à 88 ans. Sa disparition est annoncée au lendemain d’élections municipales qui ont, une nouvelle fois, révélé l’incapacité persistante des familles de gauche à parler d’une seule voix. Comme si cette mort, au-delà de l’émotion qu’elle suscite au sein du peuple de gauche, mais bien au-delà aussi, venait rappeler à ses héritiers la leçon centrale d’une vie politique tout entière consacrée à l’organisation du collectif.

Lionel Jospin avait glissé un jour, en juillet 2019, parmi les grandes figures socialistes réunies au Sénat, une phrase qui lui ressemblait : “Il va falloir réfléchir longuement.” Pas d’effet de manche, pas de sentence tonitruante, mais cette manière bien à lui de suggérer davantage qu’il n’assénait. Lionel Jospin parlait peu, mais il pensait long et loin. Ce mélange de retenue, de lucidité et de gravité résume sans doute au mieux un homme qui aura traversé un demi-siècle de gauche française sans jamais céder tout à fait ni à la démagogie du moment ni aux séductions du théâtre politique.

Un “volcan dans un scaphandre”

Né à Meudon le 12 juillet 1937, dans une famille protestante de gauche, il grandit dans un univers intellectuel exigeant, traversé de contradictions et de passions politiques. Son père, Robert Jospin, pacifiste, socialiste, franc-maçon, conserva la trace d’un épisode vichyste qui pesa sur la famille. Sa mère, Mireille Dandieu, sage-femme, aurait surélevé le lit de son accouchement avec des ouvrages de Voltaire. Le détail a souvent été raconté parce qu’il semble condenser le décor d’une maison où les idées, les disputes, les fidélités et les écarts formaient une éducation en soi. Dans cette famille d’anticonformistes, Lionel Jospin apprit très tôt qu’il existait deux mondes : celui de l’intime, où la parole circule librement, et celui du dehors, où l’on se tient, où l’on se protège et où l’on se contrôle.

Ce besoin de maîtrise ne le quittera jamais et explique beaucoup de son style public. Serge Raffy, dans le portrait psychologique qu’il lui a consacré (“Jospin, secrets de famille”, éditions Fayard), décrit un homme d’”immense pudeur”, un “volcan dans un scaphandre”, une sensibilité forte recouverte d’une armure. Un homme, aussi, riche de paradoxes : orgueilleux et pudique, raide en façade mais chaleureux dans le privé, capable d’humour. Lui-même se définissait par une formule demeurée fameuse : “un rigide qui évolue, un austère qui se marre, et un protestant athée”. Rarement autoportrait aura été plus juste.

Un détour décisif par le trotskisme

Son itinéraire politique ne fut ni simple ni rectiligne. Hostile à la guerre d’Algérie, engagé dans les organisations étudiantes et la gauche non communiste, passé par le syndicat étudiant UNEF, l’UGS, puis le PSU de Michel Rocard, Lionel Jospin fit un détour décisif par le trotskisme lambertiste.

Membre de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) sous le pseudonyme de “Michel”, il taira longtemps cet épisode avant de le reconnaître tardivement. Ce passé illustre combien toute une génération fut travaillée par le refus du stalinisme, la quête d’une radicalité politique authentique et le goût des organisations.

En 1971, dans le sillage du congrès d’Épinay, il rejoint le Parti socialiste. Auprès de François Mitterrand, il devient vite bien plus qu’un fidèle : un organisateur, un stratège, un homme d’appareil au sens le plus solide du terme. Mitterrand dira de lui qu’il était le seul dont il fût sûr que, si les communistes tapaient sur la table, il ne se cacherait pas dessous.

De la tête du PS à la consécration à Matignon

Premier secrétaire du PS de 1981 à 1988, il fut l’un des grands artisans de la reconstruction socialiste. Député, puis ministre d’État à l’Éducation nationale, à la Jeunesse et aux Sports, il consolida sa stature nationale tout en s’enracinant en Haute-Garonne.

Cintegabelle, son canton, puis plus largement la terre toulousaine, ne furent jamais pour lui un simple ancrage électoral de convenance. Il y trouva un rapport concret au pays, une fidélité locale, un point d’équilibre loin de Paris. Chez Jospin, l’enracinement relevait d’une certaine idée de la politique, sérieuse, patiente, territoriale.

C’est pourtant à Matignon qu’il entre pour de bon dans l’histoire. En 1997, après la dissolution ratée décidée par Jacques Chirac, il devient Premier ministre et donne sa forme la plus aboutie à la gauche plurielle. Socialistes, communistes, écologistes, radicaux de gauche, chevènementistes : tout promettait la fragilité, voire l’implosion. Et pourtant, Jospin parvint à en faire une majorité de gouvernement qui dura cinq ans — le gouvernement le plus long de la Ve République.

Plus qu’un chef de majorité, il en fut l’architecte politique. Il fixa le cadre, imposa une discipline de groupe — qui contraste tellement avec la période actuelle –, ménagea de subtils équilibres sans céder sur l’essentiel. Ni tribun ni magicien, il savait intelligemment composer, arbitrer et, finalement, tenir son gouvernement et son cap.

La réforme emblématique des 35 heures

Le bilan de ces années demeure considérable. Les 35 heures, portées par Martine Aubry, en furent la mesure la plus spectaculaire, avec environ 350 000 emplois créés selon les estimations. Mais l’œuvre ne se résume pas à cette réforme emblématique de la gauche au pouvoir, et encore aujourd’hui détestée par la droite libérale.

Il y eut aussi les emplois-jeunes, la couverture maladie universelle (CMU), le pacte civil de solidarité (PACS), prélude au mariage pour tous, l’allocation personnalisée d’autonomie (APA), la parité en politique, le rétablissement du plein exercice du droit du sol, la loi SRU (Solidarité et renouvellement urbains), le quinquennat — aujourd’hui critiqué –, l’intercommunalité renforcée, la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ou encore l’accompagnement de l’entrée dans l’euro.

Cette période — cette épopée presque — associait, d’évidence, un volontarisme social affirmé à une forme de réalisme économique qui valut à Jospin de nourrir des critiques sur tous les bancs. Une partie de la gauche ne lui pardonna ni les privatisations nombreuses ni certaines phrases de lucidité trop nue. “Il ne faut pas tout attendre de l’État”, lâché à la suite des annonces de suppressions d’emplois chez Michelin en 1999, lui collera longtemps à la peau.

Mais avec le recul, ces cinq années de pouvoir apparaissent comme le dernier moment où la gauche française a su gouverner le réel tout en transformant durablement la vie quotidienne.

Ce style jospinien irritait toutefois autant qu’il rassurait. Il n’y avait chez Lionel Jospin ni chaleur de commande, ni récit fabriqué, ni addiction à la petite phrase. Il écrivait ses discours à la main, dans une écriture ronde et nerveuse, et se méfiait de la politique réduite au commentaire permanent — on imagine ce qu’il pensait de la politique d’aujourd’hui, sous pression des réseaux sociaux et des chaînes d’info en continu.

Cette pesanteur, ses adversaires la moquèrent. Les Guignols de l’info en firent un “Oui-Oui” un peu ahuri. Mais le temps a renversé les perceptions. Ce qu’on lui reprochait alors est devenu ce qu’on lui reconnaît aujourd’hui : l’austérité s’est changée en rigueur morale, la rigidité en tenue et la distance en hauteur de vue.

Le coup de tonnerre du 21 avril 2002

Reste le 21 avril 2002, date matricielle d’une défaite dont la gauche n’a jamais totalement effacé la trace. Éliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle, devancé par Jacques Chirac — qu’il trouvait “usé et fatigué”, grave erreur — et le leader du Front national Jean-Marie Le Pen, Lionel Jospin voit sa trajectoire brutalement foudroyée. Le choc est immense pour la gauche, mais aussi pour tout le pays, qui voit l’extrême droite se qualifier pour le second tour d’une élection présidentielle.

Le 21 avril 2002, c’est un candidat qui chute, mais c’est aussi une certitude politique qui se brise : celle selon laquelle la gauche de gouvernement serait naturellement l’un des deux pôles appelés à structurer la vie démocratique française. La dispersion des candidatures à gauche — Jean-Pierre Chevènement, Christiane Taubira –, la campagne sans doute trop sûre d’elle-même, les fractures internes jamais surmontées composent alors un cocktail fatal.

Jospin, blême, assume le soir même, non sans panache, la responsabilité de l’échec et annonce — fait inédit dans la vie publique française — son retrait de la vie politique, avec une dignité sèche, devant des militants en larmes et une gauche sonnée. Plus tard, il reviendra souvent à l’idée que si la gauche était partie unie, l’histoire aurait pu être différente.

Son retrait ne fut toutefois pas celui d’un homme défait au point de se dissoudre. Éloigné du pouvoir, Lionel Jospin lut, écrivit, publia, joua au tennis, mena une vie à la fois retirée mais attentive à la chose publique. Ses livres, du Monde comme je le vois au Mal napoléonien, puis à Un temps troublé, tinrent lieu de prises de parole.

Elles furent rares depuis 2002, donc écoutées. Ses interventions publiques conservaient toujours la même tonalité, son style : peu d’emphase, une recherche constante de responsabilité, le refus du simplisme à l’heure où la société fuit la complexité et la nuance. Jusqu’à son appel, dans l’une de ses dernières prises de position, à ne pas voter la censure contre le gouvernement Bayrou au nom de la stabilité du pays. Il y avait encore là le même homme, préférant la continuité de l’État aux jouissances de la posture.

Une référence paradoxale et une leçon pour la suite

Avec les années, Lionel Jospin avait fini par devenir une référence paradoxale. On l’avait moqué, puis regretté. On l’avait jugé trop terne, puis on avait reconnu chez lui une densité intellectuelle, une tenue et une méthode devenues rares. Sa réhabilitation progressive ces dernières années disait certes quelque chose de la nostalgie française pour les années 1997–2002, celles de la croissance, de la baisse du chômage, des 35 heures et d’une gauche capable de gouverner ensemble.

Mais elle révélait surtout un terrible manque. Depuis Lionel Jospin, personne n’a véritablement su faire travailler ensemble, dans la durée, les différentes familles de la gauche. Celui qui fit siéger au même gouvernement Dominique Strauss-Kahn et Dominique Voynet, Laurent Fabius et Marie-George Buffet, Jean-Pierre Chevènement et Jean-Luc Mélenchon apparaît, rétrospectivement, comme un ciment dont la gauche ne dispose plus.

Sa mort, au lendemain de municipales qui ont encore exposé les déchirements du camp progressiste, donne à cet héritage une force presque testamentaire. Lionel Jospin rappelle, jusque dans son absence désormais, qu’aucune force de gauche ne gouverne durablement contre les autres, et qu’aucune union ne tient sans discipline, respect mutuel, clarté stratégique et sens du pouvoir. Il ne fut ni un prophète, ni un homme de fureur, ni un grand séducteur de foule, comme les grands fauves politiques. Il fut peut-être quelque chose de mieux pour son camp : un artisan scrupuleux du collectif, un homme d’État de la gauche réformiste, un responsable qui croyait que l’unité n’a de sens que si elle débouche sur l’action.

En cela, sa disparition n’est pas seulement celle d’un ancien Premier ministre salué aujourd’hui. Elle est celle d’un dernier mode d’emploi possible pour la gauche française, à un an de la prochaine élection présidentielle. Et, pour le pays, celle d’une certaine idée, d’une certaine hauteur de vue de la politique, de la conquête du pouvoir à son exercice, qu’on gagnerait à retrouver.

Philippe Rioux

(Article publié dans La Dépêche du Midi du mardi 24 mars 2026)

Les 120 ans de la loi de 1905

laicite

À l’occasion des 120 ans de la loi de séparation des Églises et de l’État, La Dépêche du Midi vous propose de redécouvrir les grandes étapes qui ont façonné notre laïcité.

Chapitre I. La laïcité, des Lumières
à la IIIe République

Condorcet, Gambetta, Ferry
Condorcet, Gambetta, Ferry

À la veille de la loi de Séparation des Églises et de l’État de 1905, la France n’entre pas dans la laïcité par un geste soudain, mais au terme d’un long cheminement intellectuel, moral et politique.

La liberté de conscience, aujourd’hui centrale dans notre ordre républicain, n’est pas née d’un mot magique inscrit dans un texte. Elle résulte d’une maturation patiente, nourrie par les ambitions des Lumières, les secousses révolutionnaires, les compromis du XIXᵉ siècle et les choix institutionnels décisifs de la IIIᵉ République. Une conquête continue plutôt qu’une rupture brutale.

Premier basculement : la Révolution française

Dès le XVIIIᵉ siècle, les philosophes des Lumières fissurent le modèle monarchique fondé sur l’unité confessionnelle. Voltaire, figure inlassable du combat contre le fanatisme, fait de la tolérance un enjeu de paix civile, intervenant dans des affaires emblématiques – Calas, Sirven, le chevalier de La Barre – pour séparer la justice humaine de la vengeance religieuse.

Les Encyclopédistes, sous l’impulsion de Diderot, s’emploient à affranchir le savoir de la tutelle ecclésiale, convaincus que l’émancipation de l’esprit est la première condition de la liberté politique. Rousseau, puis Condorcet, affirment à leur tour que l’instruction doit former des citoyens capables de juger par eux-mêmes et non des sujets soumis aux dogmes. Cette dynamique prépare le premier basculement : la Révolution française, qui abolit les privilèges du clergé et amorce l’idée d’un État qui ne fonde plus son autorité sur une vérité religieuse.

Napoléon et le Concordat

Pourtant, la rupture révolutionnaire ne se traduit pas immédiatement par une neutralité durable. Le Concordat de 1801, voulu par Napoléon, établit une forme de coopération étroite entre l’État et l’Église catholique, reconnue comme "religion de la majorité des Français". Le gouvernement rémunère les prêtres, nomme les évêques et encadre les cultes reconnus. Il y a là une organisation où l’État domine le religieux, mais où le clergé conserve un rôle déterminant, notamment dans l’enseignement et la structuration de la vie sociale.

Ce compromis façonne toute la première moitié du XIXᵉ siècle.
Le changement intervient avec l’enracinement de la République après 1870. Aux yeux des républicains, l’Église demeure le principal contre-pouvoir idéologique, accusée d’entretenir une vision de la société incompatible avec l’émancipation citoyenne. D’où l’alerte lancée par Léon Gambetta en 1877 : "Le cléricalisme, voilà l’ennemi." Il ne s’agit pas de combattre la foi, mais de mettre fin à la prétention de l’institution religieuse à orienter la vie publique.

Le tournant avec Jules Ferry

Le véritable tournant survient lorsque Jules Ferry prend la tête de l’Instruction publique. Les grandes lois scolaires des années 1880 constituent l’ossature de la laïcité moderne. La gratuité de 1881 ouvre l’école à tous et fait de l’instruction un droit plutôt qu’un privilège.

La loi de 1882, en rendant l’école obligatoire et en laïcisant les programmes, substitue à l’enseignement religieux une éducation morale et civique fondée sur la raison et l’égalité entre filles et garçons. Enfin, la loi Goblet de 1886 impose la laïcisation du personnel, mettant fin à la domination des congréganistes dans l’enseignement public. En quelques années, l’école devient un espace de neutralité, de formation à l’esprit critique et de construction du citoyen.

Un siècle de translation

Ces étapes préparent directement la grande loi de 1905, qui consacre la séparation juridique des Églises et de l’État en affirmant que la République "ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte" et garantit à chaque individu la pleine liberté de croire ou de ne pas croire. Un dispositif qui ne détruit pas la religion, mais la réinscrit dans la sphère privée et associative, tout en libérant l’État de toute légitimité d’inspiration confessionnelle.

Ainsi s’est opérée, sur plus d’un siècle, une véritable translation de souveraineté : d’un pouvoir adossé au sacré vers un régime fondé sur la raison, l’instruction et la délibération démocratique. Une évolution lente, conflictuelle, mais décisive, qui fait encore écho aux débats contemporains sur la liberté, la croyance et l’espace commun.

Chapitre II. Le long combat politique
de la loi de Séparation

Jaurès
De haut en bas. Jean Jaurès à la tribune de l‘Assemblée, Aristide Briand, rapporteur de la loi, le Libre penseur Ferdinand Buisson et l’abbé Gayraud, natif de Montauban et farouche opposant à la loi. 

Rarement un texte aura concentré autant de passions. Adoptée le 9 décembre 1905 après un quart de siècle de tensions, la loi de séparation des Églises et de l’État marque un tournant majeur de la vie institutionnelle française.

Elle n’est pas née dans un vide politique mais elle est l’aboutissement d’un affrontement où se mêlent Affaire Dreyfus, crise des congrégations et rupture diplomatique inédite avec Rome. La République, encore fragile, y joue une part de son autorité.

Du contrôle des congrégations à la rupture avec Rome

À la fin du XIXe siècle, le Concordat né en 1801 et entré en vigueur par une loi de 1802 apparaît vétuste. La société s’est transformée, la République s’est affermie, mais la question religieuse demeure un point de crispation. La loi de 1901 sur les associations entendait réguler les congrégations ; sous l’impulsion d’Émile Combes, elle devient un instrument d’exclusion. Expulsions, refus d’autorisations, fermetures d’écoles : la politique de "laïcité énergique" du chef du Bloc des gauches fracture un pays encore marqué par les remous de l’Affaire Dreyfus et par la défiance envers une Église perçue comme hostile à la République.

En 1904, la situation bascule. L’interdiction de l’enseignement aux congrégations s’ajoute à la colère du Vatican après la visite du président Émile Loubet au roi Victor-Emmanuel III en avril. Pie X proteste, Paris rompt les relations diplomatiques. Le Concordat devient de fait caduc : la Séparation s’impose.

Briand, Jaurès et le pari du compromis

Après la démission d’Émile Combes, beaucoup pensent que le processus s’interrompt. Maurice Rouvier confie pourtant le dossier à Aristide Briand. Athée, fin juriste et parlementaire pragmatique, Briand entend bâtir une "séparation loyale et complète", loin des tentations de revanche.

Ferdinand Buisson préside la commission parlementaire qui rédige le texte de la loi de Séparation. La bataille se cristallise autour de l’article 4, qui organise les associations cultuelles. Comment permettre aux Églises de s’organiser sans livrer la main au Vatican ni affaiblir la loi civile ?

 

La une de La Dépêche du 7 décembre 1905
La une de La Dépêche du 7 décembre 1905

Jean Jaurès joue ici un rôle décisif. Défenseur d’une laïcité de liberté, il soutient Briand dans la recherche d’un compromis subtil : garantir l’autonomie canonique aux Églises tout en affirmant la primauté de l’État. Cette méthode, nuancée et ambitieuse, provoque l’ire des radicaux. Clemenceau dénonce une reddition et traite Briand de "socialiste papalin". Paradoxalement, le Tigre, conscient de l’équilibre fragile du régime, votera pourtant la loi.

1906 : la tourmente des inventaires

Promulguée, la loi doit encore être appliquée. Pie X la condamne dans l’encyclique Vehementer nos et refuse la création d’associations cultuelles. Les inventaires des biens ecclésiaux, prévus par l’article 3, déclenchent une tempête. L’ouverture des tabernacles, exigée par une circulaire, est vécue comme une profanation. Dans l’Ouest, le Nord et une partie du Massif central, des communes se barricadent dans leurs églises, on sonne le tocsin, on affronte les forces de l’ordre. Les heurts se multiplient.

Deux épisodes marquent les esprits : André Régis grièvement blessé à Montregard le 3 mars 1906 ; Géry Ghysel tué à Boeschepe trois jours plus tard. Le pays s’émeut, le cabinet Rouvier tombe. Clemenceau, devenu ministre de l’Intérieur, apaise avec sa circulaire du 21 mars qui suspend les inventaires nécessitant la force. Une décision tactique, destinée à préserver l’ordre public, qui sauve aussi la cohérence du texte.

Une fracture durable, un pilier républicain

La loi de 1905 n’efface pas les divisions mais les canalise. Les tensions mettront près de vingt ans à se résorber, jusqu’aux accords de 1924 avec Pie XI permettant la création des associations diocésaines. Mais l’essentiel est acquis : la République affirme son autonomie, garantit la liberté de culte et redéfinit durablement la neutralité de l’État.

Plus qu’une rupture, la Séparation fut ainsi un équilibre nouveau entre la puissance publique et les consciences. Une conquête fragile, issue de crises successives, mais devenue l’un des fondements les plus solides de notre pacte démocratique.

Chapitre III.  Comment la "guerre des gauches" a forgé le compromis

Jean Jaurès, Georges Clemenceau, Aristide Briand et Ferdinand Buisson.
Jean Jaurès, Georges Clemenceau, Aristide Briand et Ferdinand Buisson. 

Lorsque la Chambre discute, en 1905, de la rupture avec le Concordat, la gauche apparaît moins unie qu’il n’y paraît. La séparation des Églises et de l’État, pourtant attendue depuis des décennies, révèle, en effet, un affrontement profond entre républicains, radicaux et socialistes. Cette "guerre des gauches" oppose tout autant des stratégies politiques que des visions différentes de la République. Les positions antagonistes de Clemenceau, Buisson, Jaurès et Briand obligent chacun à redéfinir ce que doit être un État laïque capable de garantir la liberté des consciences sans basculer dans l’hostilité anticatholique.

Clemenceau veut une séparation de rupture

Georges Clemenceau, figure d’un radicalisme intransigeant, entend mener une séparation de rupture. Sa conviction est que l’Église constitue un obstacle à la démocratie. Il souhaite une loi dure, limitant strictement le rôle institutionnel des cultes et empêchant que la hiérarchie catholique ne retrouve une position d’influence.

À ses côtés, Ferdinand Buisson, président de la Commission des Trente-Trois, défend un anticatholicisme libéral : l’État doit rester souverain, mais sans verser dans la revanche politique. Hostile à tout renforcement du pouvoir épiscopal, il pense que la liberté d’association des fidèles pourrait fissurer l’unité du bloc romain et ouvrir un espace de pluralisme interne.

Jaurès recherche un équilibre

Jean Jaurès adopte une lecture différente. Pour lui, la démocratie et la laïcité sont indissociables parce qu’elles reposent sur l’égale dignité des consciences. Il ne s’agit ni d’humilier l’Église ni de la ménager, mais de garantir à chacun la liberté de croire. La séparation doit donc être acceptée par les catholiques autant que par les républicains. De plus, Jaurès se méfie des mesures punitives, qu’il juge contre-productives pour la paix civile. Aristide Briand, enfin, rapporteur de la loi, reprend cette logique en élaborant un texte de conciliation : une loi de liberté, susceptible d’être comprise comme une réorganisation plutôt qu’une sanction.

L’opposition la plus vive se cristallise autour des associations cultuelles. L’article 4, véritable point d’équilibre de la loi, doit organiser la transmission des biens de l’ancienne Église concordataire. Clemenceau et Buisson craignent qu’en reconnaissant les règles d’organisation des cultes, l’État ne conforte l’autorité des évêques et ne renforce le pouvoir ecclésial. Ils souhaitent dès lors valoriser l’initiative des fidèles pour réduire l’emprise de Rome.

À l’inverse, Briand et Jaurès acceptent la proposition de Francis de Pressensé : imposer aux associations de respecter l’organisation générale de leur culte. Pour eux, refuser cette clause reviendrait à provoquer des schismes artificiels et à placer l’État au cœur de conflits religieux qu’il n’a pas à trancher. La solution trouvée permet d’assurer la continuité de l’exercice du culte tout en évitant l’ingérence politique.

Un compromis qui s’impose

À la gauche de la gauche, l’aile socialiste la plus intransigeante, incarnée par Allard et Vaillant, accentue encore les tensions. Leur contre-projet, fondé sur la nationalisation totale des biens ecclésiastiques et la désaffectation progressive des édifices, sert finalement de repoussoir. En s’y opposant, Jaurès et Briand peuvent incarner une ligne de responsabilité, soucieuse d’un texte "acceptable par la Chambre et le pays".

Le compromis qui émerge au terme du débat résulte ainsi moins d’une entente que d’un équilibre imposé par la nécessité. En acceptant la clause sur les associations cultuelles et en refusant les mesures maximalistes, la majorité construit une loi de séparation qui protège la liberté de conscience tout en assurant l’indépendance de l’État.

Clemenceau lui-même, malgré ses réserves, accepte finalement cette solution pour achever rapidement la rupture avec le Concordat. Ainsi se fixe l’architecture durable de la laïcité française : une loi juste et libérale, solidement ancrée dans la confrontation des gauches autant que dans leur volonté de préserver la paix civile.

Chapitre IV. L’école républicaine et la laïcité

ecole

Il suffit de rouvrir les grands textes de la IIIe République pour saisir l’ambition fondatrice de l’école publique : former des citoyens libres, capables d’exercer leur discernement sans pression religieuse ou communautaire.

Depuis les lois Ferry de 1881 et 1882, puis la loi Goblet de 1886, la République a construit un enseignement gratuit, obligatoire et laïque, conçu comme un espace de transmission du commun. L’école publique est ainsi devenue, bien au-delà d’un service public, la matrice civique du pays.

Le socle laïque : un compromis républicain

À la fin du XIXe siècle, la neutralité scolaire se construit dans un contexte de confrontation entre républicains laïcs et catholicisme ultramontain. En supprimant l’instruction religieuse des programmes et en confiant l’enseignement à un personnel exclusivement laïque, l’État érige un cadre protecteur. Mais ce mouvement s’accompagne d’un compromis durable : la liberté de l’enseignement, reconnue depuis 1850, permet au privé confessionnel de perdurer. Ce compromis trouvera une nouvelle formulation un siècle plus tard avec la loi Debré du 31 décembre 1959, qui organise les établissements privés sous contrat. En échange du respect des programmes et du contrôle pédagogique de l’État, ceux-ci bénéficient d’un financement public pour les salaires et une partie du fonctionnement.

Cette architecture est, aujourd’hui encore, l’un des points de tension de la laïcité scolaire. Les syndicats enseignants – FSU, SNUipp, UNSA-Éducation – affirment que cette autonomie, jointe à un financement public de plusieurs milliards d’euros chaque année, crée une concurrence favorable au privé, notamment dans les villes où le public est sous pression. Le débat est ancien : le public accueille la majorité des élèves les plus fragiles, quand le privé bénéficie d’un cadre plus souple et d’une attractivité entretenue.

1989 : l’irruption du religieux dans l’espace scolaire

Ce socle laïque, longtemps stabilisé, est mis à l’épreuve à partir de 1989. L’affaire des collégiennes voilées de Creil révèle des tensions inédites et un décalage entre les discours officiels et la réalité des établissements. Les équipes éducatives décrivent des pressions identitaires, des contestations et une fragilisation de la cohésion interne, alors que l’école est censée demeurer un espace protégé.

Saisi, le Conseil d’État rend un avis nuancé : le port de signes religieux n’est pas incompatible en soi avec la laïcité, sauf en cas de provocation, prosélytisme ou pression. Une position subtile, mais complexe à appliquer. Les circulaires de 1989 et de 1994 rappellent la primauté du dialogue, sans toutefois trancher. Très vite, un "droit local" s’installe, laissant chaque établissement définir ses propres équilibres.

2004 : restaurer la neutralité commune

Pour sortir de cette incertitude, le législateur adopte la loi du 15 mars 2004, interdisant les signes religieux ostensibles dans les écoles, collèges et lycées publics. L’objectif est clair : garantir que l’école demeure le lieu où se construit l’esprit critique, à l’abri des injonctions extérieures.

La loi préserve le dialogue préalable avec l’élève, mais réaffirme une règle commune, nécessaire à l’égalité entre filles et garçons et à la cohésion de la communauté éducative. À la rentrée 2023, une circulaire interdit les abayas – 300 élèves sur douze millions concernés, se sont présentées en abaya devant leur établissement.

Un siècle après les lois Ferry, l’école républicaine reste ainsi la frontière sensible où se jouent les tensions françaises – entre liberté et neutralité, pluralisme éducatif et cohésion scolaire, service public fragilisé et concurrence assumée. Et l’un des derniers lieux où la République tente de maintenir une promesse : celle d’émanciper avant de diviser.

Chapitre V. Les femmes et la laïcité :
une conquête dans la conquête

Maria Deraismes, Louise Michel et Nelly Roussel.
Maria Deraismes, Louise Michel et Nelly Roussel.

À mesure que la IIIe République consolidait ses institutions, la laïcité cessa d’être un simple principe d’organisation du politique pour devenir un véritable levier d’émancipation.

Dans le sillage du rétablissement des libertés de réunion et de presse à partir de 1868, une nébuleuse d’associations, de comités d’opinion et de cercles progressistes donna aux femmes un espace inédit d’expression publique. La laïcité y joua un rôle décisif ; elle en fut le cadre, le moteur et parfois la limite.

Les pionnières : instruire pour libérer

L’instruction constitue le premier terrain de conquête. Maria Deraismes, écrivaine et conférencière, s’impose alors comme l’une des grandes voix intellectuelles du féminisme républicain. Présente à Troyes en 1880 pour une conférence sur La femme et le progrès, dans le cadre du Sou des Écoles laïques, elle défend une idée simple mais révolutionnaire : l’inégalité ne relève pas d’une fatalité biologique, mais d’un ordre social construit par les hommes. En militant pour l’éducation des filles, elle ouvre ainsi l’horizon politique nouveau d’une citoyenneté féminine rendue possible par le savoir.

Dans son sillage, Nelly Roussel pousse plus loin encore la logique de liberté. Issue d’un milieu catholique qu’elle rejette très tôt, elle inscrit son combat dans la libre-pensée, le néo-malthusianisme et la revendication d’une maternité libre, qu’elle considère comme le fondement même de l’autonomie féminine. Conférencière brillante, collaboratrice de La Fronde ou de La Voix des femmes, elle défend un féminisme laïque centré sur la maîtrise du corps.

D’autres militantes, comme Victoire Tinayre, institutrice et inspectrice des écoles de filles de la Seine, ancrent l’émancipation dans le terrain éducatif. Sa collaboration avec Louise Michel sur La Misère ou Les Méprisées illustre l’imbrication des milieux socialistes, de la pensée laïque et du combat pour l’accès des femmes à la culture.

Ces trajectoires dessinent au final un même mouvement : la laïcité devient un espace d’expérimentation intellectuelle où les femmes construisent leur légitimité publique.

Les paradoxes d’une émancipation encadrée

Mais cette laïcité émancipatrice n’a jamais été un bloc homogène. L’école gratuite ouvrait des portes certes, mais le contrôle des corps des femmes les refermait aussitôt. Au lendemain de la Grande Guerre, l’État, inquiet du déficit démographique, adopte en 1920 une loi réprimant la propagande anticonceptionnelle. Les femmes se retrouvent alors sous le "double joug des tribunaux et de la morale religieuse", sommées d’enfanter au nom de l’intérêt national. La République laïque, en théorie garante des libertés individuelles, cautionne ainsi un interventionnisme moral qui trahit l’esprit même de la séparation des sphères civile et religieuse.

Plus près de nous, d’autres tensions apparaissent. Le Mouvement français pour le Planning familial, acteur historique des droits reproductifs, s’inscrit longtemps dans un féminisme universaliste sensible à la critique des injonctions religieuses pesant sur les femmes. Dans certains de ses courants, le voile a pu être analysé comme un signe d’assignation ou de pression sociale, rejoignant ainsi des positions favorables à son interdiction à l’école.

Sans revendiquer uniformément une ligne juridique stricte, ces analyses montrent que la laïcité peut devenir, au sein même du camp féministe, un outil de lutte contre les normes religieuses autant qu’un principe de protection de la liberté individuelle.

Un terrain de lutte toujours mouvant

L’histoire des femmes et de la laïcité apparaît ainsi comme une « conquête dans la conquête » : celle de l’accès à l’instruction, aux droits civiques, à la maîtrise de la procréation et à la libre disposition de soi. Elle révèle une dynamique constante : la laïcité n’est jamais un acquis, mais un espace de confrontation entre visions du corps, de la liberté et de l’égalité.

Au début du XXIe siècle, cette tension s’est d’ailleurs doublée d’un affrontement intérieur au mouvement féministe. D’un côté, des figures universalistes comme Élisabeth Badinter perçoivent la laïcité comme un rempart nécessaire contre les pressions religieuses et communautaires pesant sur les femmes.

De l’autre, des courants féministes intersectionnels dénoncent l’instrumentalisation possible du principe laïque pour invisibiliser certaines identités ou assigner les minorités à un modèle culturel dominant. Ce clivage – entre liberté conçue comme universalité républicaine et liberté conçue comme reconnaissance des singularités – rappelle combien la laïcité demeure un champ de tensions, où l’idéal d’égalité se heurte sans cesse à la diversité des expériences féminines.

Chapitre VI. Les grandes épreuves de la laïcité

Le maréchal Pétain en 1941. Le voile et les cantines scolaires ont mis à l’épreuve la laïcité. DR, Getty et DDM
Le maréchal Pétain en 1941. Le voile et les cantines scolaires ont mis à l’épreuve la laïcité. DR, Getty et DDM

Au fil du XXe siècle, puis du XXIe, la loi du 9 décembre 1905 a été soumise aux secousses de l’histoire : conflits, régimes d’exception, héritages territoriaux singuliers, transformations d’une société devenue plurielle. Conçu pour équilibrer liberté de conscience et neutralité publique, ce principe n’a jamais cessé d’être réinterprété pour préserver la cohésion de la République, chaque période de crise réactivant la question de son périmètre réel.

Vichy : la rupture et le rappel à l’ordre juridique

Le régime de Vichy constitue la première grande inflexion. Sous l’impulsion de ministres partisans d’une lecture cléricale de la Révolution nationale, les mesures adoptées entre octobre 1940 et janvier 1941 bousculent l’équilibre républicain : aides renforcées aux écoles confessionnelles, réintroduction des "devoirs envers Dieu" dans les programmes, intégration optionnelle de l’instruction religieuse à l’horaire scolaire, élargissement des possibilités de subventions communales. L’esprit de 1905 est ainsi suspendu de facto.

Mais cette orientation, contestée au sein même de l’État français, est partiellement corrigée. La loi du 10 mars 1941 impose que l’enseignement religieux, toujours facultatif, soit dispensé hors des locaux scolaires, et les aides publiques deviennent strictement contrôlées.

Territoires : la continuité des régimes particuliers

La réintégration de l’Alsace-Moselle après 1918 rappelle que la laïcité n’est pas uniforme. La loi de 1905, adoptée durant l’annexion allemande, n’y a jamais été appliquée. La loi du 1er juin 1924 maintient le Concordat (voté en 1802), reconnaissant quatre cultes financés et un enseignement religieux dans l’école publique. En 2013, le Conseil constitutionnel confirmera que ce droit local est compatible avec la Constitution.

D’autres exceptions persistent : en Guyane, l’ordonnance de 1828 prévoit encore la rémunération du clergé catholique ; certaines collectivités d’outre-mer demeurent régies par les décrets-lois Mandel de 1939. La laïcité française, bien que présentée comme un principe commun, reste ainsi façonnée par la diversité des héritages territoriaux.

L’islam de France : transparence et recomposition juridique

L’implantation durable de l’islam, inexistante en 1905, oblige l’État à adapter ses outils. La plupart des mosquées fonctionnent sous le régime libéral de la loi de 1901, moins exigeant que celui de 1905. Face aux questions de transparence financière et d’éventuelles influences étrangères, les pouvoirs publics encouragent, voire incitent, au passage sous le statut d’association cultuelle.

La loi du 24 août 2021 impose de déclarer tout avantage provenant de l’étranger au-delà de 15 300 €, et de faire certifier les comptes dès 50 000 €. Cette régulation vise à concilier liberté du culte, transparence financière et indépendance des pratiques religieuses sur le territoire national.

École, espace public, entreprise : la laïcité au quotidien

En 1989, le Conseil d’État admet l’expression religieuse des élèves dès lors qu’elle ne perturbe ni l’assiduité ni les droits d’autrui. Mais la loi du 15 mars 2004 tranche plus nettement en interdisant les signes religieux "ostensibles" dans les établissements scolaires publics. En 2010, la loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public – validée par la CEDH en 2014 au nom du "vivre ensemble" – prolonge cette logique.

Le droit du travail est à son tour précisé : depuis 2016, les entreprises peuvent instaurer un principe de neutralité dans leur règlement intérieur, sous réserve de proportionnalité. Quant aux arrêtés anti-burkini, le Conseil d’État rappelle en 2016 qu’ils ne sont légaux qu’en cas de risques avérés de trouble à l’ordre public, réaffirmant que la laïcité ne saurait devenir un instrument de police générale.

Un principe vivant, réinterprété à chaque crise

Du régime de Vichy à la loi de 2021, la laïcité apparaît ainsi comme un principe vivant, façonné par les crises politiques et les mutations sociales. Ni dogme figé ni simple mécanique juridique, la laïcité demeure un effort permanent pour préserver un espace commun où pluralisme des convictions et unité civique coexistent, sous la vigilance d’un État neutre, mais jamais indifférent à la cohésion du corps social et au respect du principe de laïcité.

Chapitre VII. La laïcité
et les instrumentalisations politiques

Place de la République à Paris.
Place de la République à Paris.

La laïcité demeure l’un des piliers les plus sensibles de la Ve République, et pourtant il est l’un des moins compris. Au fil des crises, le débat s’est, en effet, durci, happé par des interprétations concurrentes et par une instrumentalisation politique qui brouille un cadre pourtant simple : l’État est neutre, les citoyens sont libres.

Depuis la loi du 24 août 2021 – la Loi confortant le respect des principes de la République (CRPR) voulue par Emmanuel Macron pour contrer "le séparatisme" – ce débat s’est encore polarisé, révélant les contradictions d’une République qui hésite entre vigilance et crispation.

Neutralité de l’État : la frontière mouvante entre règle et symboles

L’école concentre, d’évidence, les tensions. La loi de 2004, souvent présentée comme un point d’équilibre, a interdit les signes religieux ostensibles pour préserver un espace d’apprentissage neutre. Mais l’apparition de tenues comme l’abaya a ranimé la controverse. En 2023, le Conseil d’État a validé leur interdiction au nom d’une "logique d’affirmation religieuse", confirmant une lecture stricte du principe.

Hors de l’école, la loi CRPR a doté l’État d’un outil puissant : le déféré laïcité, permettant au préfet de suspendre un acte local portant gravement atteinte aux principes républicains. L’affaire du burkini à Grenoble l’a illustré : le Conseil d’État a jugé illégale la délibération municipale car elle satisfaisait une revendication religieuse.

Un champ politique déchiré

La laïcité est désormais, aussi, devenue un outil de combat politique. L’exécutif, via la loi CRPR, revendique une laïcité ferme, articulée autour du Contrat d’Engagement Républicain et de l’action des Cellules départementales de lutte contre l’islamisme et le repli communautaire (CLIR), qui ont accompagné le durcissement des contrôles ayant contribué à une baisse significative de l’instruction en famille dans certains territoires, notamment dans le Nord en 2021. À droite, le RN poursuit une laïcité à géométrie variable, centrée sur la visibilité de l’islam. L’idée d’interdire le voile dans l’espace public, abandonnée en campagne, demeure pourtant dans son programme.

La gauche, elle, reste traversée par des lignes de fracture. Le Printemps Républicain défend une lecture universaliste offensive, accusée par une partie de la gauche d’entretenir une forme de rigidité qui viserait prioritairement l’islam. À l’inverse, Jean-Luc Mélenchon et la gauche radicale dénoncent une laïcité devenue outil de stigmatisation, l’épisode de la marche contre l’islamophobie de 2019 ayant marqué une rupture durable. Le terme "islamo-gauchisme" incarne cette bataille sémantique : qualifié par le CNRS de "slogan politique" sans réalité scientifique, et dénoncé par la Conférence des présidents d’université pour la confusion qu’il entretient, il symbolise la dérive d’un débat saturé de procès d’intention.

Le "fiasco" du Fonds Marianne

L’affaire du Fonds Marianne, en 2023, a exposé la fragilité d’un instrument politique utilisé à des fins partisanes. Conçu après l’assassinat terroriste islamiste du professeur Samuel Paty pour soutenir un contre-discours républicain, il s’est mué en scandale d’État : enquête du Parquet national financier (PNF), accusations de favoritisme, interventions directes de Marlène Schiappa, et rapports du Sénat évoquant un "fiasco".

L’USEPPM, principale bénéficiaire, a ainsi reçu 355 000 € pour un bilan jugé faible, tandis que la ministre a été épinglée pour avoir largement influencé l’attribution des subventions.

Une fracture générationnelle et sociale

Pour Jean-Louis Bianco, ancien président de l’Observatoire de la laïcité (dissous en juin 2021), l’écart est net entre le "débat médiatique conflictuel" (amplifié par le "goût du buzz") et la réalité du terrain. De nombreux jeunes musulmans vivent ainsi la laïcité comme une suspicion institutionnelle. Une enquête Kantar/CNRS confirme ce malaise : 60 % des jeunes estiment que la laïcité est instrumentalisée pour cibler les musulmans, et près de deux tiers des 18-24 ans adhèrent moins strictement à sa définition juridique.

Au fond, la laïcité ne vacille pas ; ce sont ses usages qui dérivent. Entre menace islamiste réelle et surenchère identitaire, la République avance sous la pression de camps qui s’approprient le principe au mépris de son équilibre originel. Le défi n’est donc pas de réinventer la laïcité, ni d’y ajouter des adjectifs, mais de restaurer une application impartiale qui échappe aux coups politiques et réaffirme la confiance des citoyens dans une République qui protège sans discriminer.

Chapitre VIII. La laïcité, une idée française
sous le regard du monde

Le Québec, avec sa Loi sur la laïcité de l’État (2019), reprend l’exigence de neutralité pour certaines fonctions publiques iStockphoto - MarioGuti
Le Québec, avec sa Loi sur la laïcité de l’État (2019), reprend l’exigence de neutralité pour certaines fonctions publiques iStockphoto - MarioGuti

Née d’un long affrontement entre l’État républicain et l’Église catholique, la laïcité s’est imposée comme l’un des repères structurants de l’identité politique française. Son principe – liberté de conscience, égalité des cultes, séparation institutionnelle – est largement intelligible à l’étranger.

Mais ce qui suscite l’incompréhension, parfois la critique, c’est la manière dont la France en décline les conséquences concrètes.

L’universel fait consensus, la rigueur française interroge

Deux traditions juridiques sont en miroir. Le modèle français repose sur la neutralité de l’État, élaborée pour protéger les institutions de toute influence religieuse. Cette neutralité s’incarne dans une mise à distance des appartenances dans l’espace public, conçue comme la condition d’une citoyenneté commune. C’est un héritage d’une histoire où la République s’est construite contre un pouvoir religieux perçu comme dominant.

Le modèle anglo-américain, lui, suit une logique inverse : les clauses Free Exercise et Establishment du Premier Amendement aux États-Unis visent surtout à limiter l’ingérence politique dans la vie spirituelle. La séparation n’impose pas la discrétion du religieux ; elle garantit son pluralisme. Les élèves peuvent porter des signes confessionnels à l’école ; seuls les enseignants doivent respecter une neutralité stricte. Ce cadre admet une « religion civile » et valorise l’expression visible des croyances.

D’où un reproche récurrent adressé à la France accusée de transformer la neutralité en instrument d’homogénéité culturelle.

Les zones de friction internationales

La loi de 2004 sur les signes religieux à l’école illustre cette divergence. En Amérique du Nord ou au Japon, elle est souvent perçue comme une restriction des libertés individuelles, et parfois comme une contrainte pesant sur les femmes. La France y voit un espace scolaire unifié quand d’autres y voient un contrôle de l’expression identitaire.

La liberté d’expression constitue une autre ligne de fracture. Après les attentats contre Charlie Hebdo, plusieurs pays ont durci leurs législations sur le blasphème, comme le Danemark. Là où la France défend une satire sans concession, d’autres invoquent la paix civile. Cette différence de philosophie alimente l’idée que la France serait isolée dans sa conception extensive de la liberté critique.

Enfin, le traitement français des « dérives sectaires », historiquement très encadré, heurte régulièrement les observateurs américains ou japonais, qui y voient un excès de suspicion à l’égard des minorités spirituelles.

Influences croisées et réinterprétations

Malgré ces incompréhensions, la laïcité française inspire. Le Québec, avec sa Loi sur la laïcité de l’État (2019), reprend l’exigence de neutralité pour certaines fonctions publiques, tout en maintenant des possibilités d’accommodements.

En Tunisie ou au Vietnam, la laïcité a longtemps symbolisé un idéal d’émancipation, même si la vision contemporaine en nuance l’héritage. La Belgique, en intégrant la laïcité comme « philosophie de vie » reconnue, propose une version plus inclusive et parfois plus lisible pour les pays d’Europe centrale.

Dans l’Union européenne, la tendance générale va vers un traitement symétrique de toutes les religions, tandis que la France demeure à l’un des pôles les plus exigeants de séparation institutionnelle.

Une singularité à réinventer

La laïcité n’est pas une anomalie française mais un choix spécifique d’organisation du lien entre croyances et citoyenneté. Dans un monde où la non-discrimination devient la norme dominante et où les identités se revendiquent davantage, son avenir dépendra de sa capacité à concilier neutralité protectrice et liberté vécue.

C’est là le défi d’une idée française confrontée à une scène internationale où le religieux ne cherche plus à s’effacer, mais à cohabiter et parfois à s’imposer…

Philippe Rioux

fin

Robert Badinter, combattant et conscience de la République

Badinter

 

Robert Badinter, ancien ministre de la Justice de François Mitterrand qui a porté l’abolition de la peine de mort en France, est décédé dans la nuit du jeudi 8 au vendredi 9 février 2024. La disparition de celui qui fut aussi président du Conseil constitutionnel et sénateur a ému tout le pays. Un hommage national lui a été rendu mercredi 15 février.

Retrouvez un long format sur le parcours exceptionnel de Robert Badinter en cliquant sur l'image ci-dessous

Robert Badinter

Un an de guerre en Ukraine

marioupol

À l’occasion du premier anniversaire du déclenchement de la guerre en Ukraine, le 24 février 2022, La Dépêche a réalisé une série sur la résistance et la résilience des villes du pays face à l’invasion russe. Cinq villes, cinq histoires, cinq symboles : Kiev, Marioupol, Kherson, Bahkmout et Kharkiv.

Retrouvez ce long format en cliquant sur l'image ci-dessous


Un an de guerre en Ukraine

Verdun 1916-2016

Verdun

De 2014 à 2018, La Dépêche avait organisé une vaste couverture du centenaire de la Première Guerre mondiale. Pages spéciales dans le journal, rubriques dédiées sur le site web, nous avions multiplié les angles, les reportages, les analyses en s'appuyant sur les archives incroyables de La Dépêche.

Parmi tous les sujets abordés durant ces quatre années, le reportage de Pierre Challier, grand reporte rà La Dépêche, à Verdun en 2016 est resté un moment fort pour la rédaction et nos lecteurs.

Le voici dans sa version long format ; cliquez sur l'image ci-dessous :


Verdun

Bienvenue


Bienvenue sur une nouvelle partie de Technomedia à laquelle je réfléchissais depuis longtemps et qui va être consacrée aux longs formats. Les longs formats, ce sont des pages web interactives et multimédias que l'on fait défiler en scrollant de bas en haut, avec des effets de parallaxe.

Je me suis toujours intéressé à ce format numérique qui permet de raconter des histoires, de bâtir de vrais récits immersifs, denses et agréables à lire. Le New York Times est passé maître dans ce domaine.

En tant que responsable du desk numérique de La Dépêche, j'ai tout de suite vu la pertinence des longs formats pour fidéliser notre lectorat et séduire de nouveaux abonnés.

Pour cela, dans notre équipe, de 2012 à 2016, nous avons expérimenté - les excellents Béatrice Dillies et Pierre Vincenot - plusieurs plateformes : Immersive, Shorthand, Atavist. Malheureusement, elles ont fermés ou évolué.

Mais vous pouvez voir nos archives ici : https://social.shorthand.com/ladepechedumidi.html

Aujourd'hui, j'avais envie de retrouver la possibilité de réaliser des longs formats, car ils se prêtent toujours aussi bien au traitement de sujets forts, particulièrement dans notre contexte actuel d'infobésité. Mais les plateformes sont très peu nombreuses ou alors trop onéreuses. C'est la raison pour laquelle j'ai opté pour la solution de la vaste panoplie d'applications créatives d'Adobe.

Vous trouverez dans les prochains posts un long format que nous avions réalisé avec Pierre Challier à partir d'un reportage qu'il avait réalisé à Verdun pour le centenaire de la Première Guerre mondiale. Puis un projet plus récent qui regroupe la série sur les villes ukrainiennes dans la guerre publiée dans La Dépêche à l'occasion du premier anniversaire du déclenchement de la Guerre en Ukraine.

Bonne lecture,

PhR