Bernadette Chirac, la conquérante
Longtemps perçue comme l’épouse de Jacques Chirac avant d’être reconnue pour elle-même, Bernadette Chirac, morte le 5 juin à l’âge de 93 ans, aura construit patiemment une place singulière dans la vie publique française. Élue locale, figure des Pièces jaunes, conseillère écoutée des responsables de droite, elle fut l’une des rares premières dames de la Ve République à disposer d’une véritable légitimité politique.
Bernadette Chirac aimait rappeler cette parole biblique : « Nul ne sait ni le jour ni l’heure. » La formule disait sa foi, mais aussi une forme de lucidité devant le temps qui passe. Elle est morte vendredi 5 juin, à l’âge de 93 ans, près de sept ans après Jacques Chirac, dont elle avait partagé la vie pendant plus de six décennies.
Avec sa disparition s’éteint l’une des figures les plus singulières de la Ve République : une femme longtemps enfermée dans le rôle d’épouse, avant de conquérir une influence qui lui appartenait en propre.
Issue de la grande bourgeoisie catholique
Son histoire commence loin des campagnes corréziennes auxquelles son nom restera associé. Bernadette Chodron de Courcel naît à Paris le 18 mai 1933 dans une famille de grande bourgeoisie catholique où le sens du devoir tient lieu de boussole. Son père est issu d’une lignée de militaires, d’industriels et de diplomates.
| Jacques Chirac (D) embrasse son épouse Bernadette au soir de son élection comme maire de Paris, le 25 mars 1977 AFP |
La guerre marque son enfance. Mobilisé puis fait prisonnier en Allemagne, son père reste absent plusieurs années. La jeune Bernadette grandit alors entre les refuges familiaux et les déplacements imposés par le conflit, dans un univers où la discipline et la fidélité aux engagements ne se discutent pas. Cette éducation façonne durablement son caractère et lui donne une résistance qui surprendra souvent ceux qui ne voient en elle qu’une femme du monde ou une épouse de responsable politique.
Le coup de foudre à Sciences-Po
À l’automne 1951, elle entre à l’Institut d’études politiques de Paris. Elle y rencontre Jacques Chirac. Le futur président n’est encore qu’un étudiant ambitieux parmi d’autres, mais son énergie, son allure, sa prestance impressionnent.
Entre eux se noue une relation qui survivra aux épreuves, aux blessures et aux bouleversements de la vie politique. Le mariage est célébré en mars 1956 malgré les réserves de la famille Chodron de Courcel. Deux filles naîtront de cette union : Laurence, en 1958, puis Claude, en 1962.
« Ce n’était pas dans le contrat de mariage »
Rien ne destinait alors Bernadette Chirac à jouer un rôle public. Comme beaucoup de femmes de sa génération et de son milieu, elle accompagne la carrière de son mari. Lui entre dans la haute administration, puis découvre la politique dans le sillage de Georges Pompidou. Bernadette Chirac élève les enfants et veille à l’équilibre familial. Le choix est moins subi qu’il n’y paraît, mais il suppose des renoncements car, très vite, la politique s’impose progressivement au couple. « Ce n’était pas dans le contrat de mariage », aurait observé son père lorsque Jacques Chirac s’engage pleinement dans cette voie.
| Jacques Chirac (G) et son épouse Bernadette dans un train entre Tokyo et Osaka, le 2 août 1976 AFP |
Bernadette Chirac comprend vite qu’elle devra trouver sa place dans cet univers dévorant. Serre les dents et supporter l’ambition dévorante de son époux… et les échappées de ce séducteur – « Les filles, ça galopait », soufflait-elle – dont elle vantait le physique. « Ils peuvent s’accrocher, les autres ! »
Mais l’envie d’exister par elle-même était là. « Quand on est la femme de Jacques Chirac, on ne peut pas rester trop effacée. Ou alors on court le risque d’être écrasée. Je n’aime pas être écrasée », confiera-t-elle plus tard. Cette place, elle va finalement la construire loin de Paris, en Corrèze.
Elle trouve sa place en Corrèze
Alors que Jacques Chirac développe son implantation locale, elle s’investit à son tour dans la vie du département. Élue conseillère municipale de Sarran en 1971, adjointe au maire en 1977, elle devient en 1979 la première femme à siéger au conseil général de la Corrèze. Ce mandat, qu’elle conservera pendant plusieurs décennies, transformera son existence. La Corrèze lui apporte ce que le statut d’épouse ne pouvait offrir : une légitimité personnelle.
| Jacques Chirac (G) et son épouse Bernadette, le 14 mars 1992 à Corrèze AFP |
Pendant des années, elle parcourt le canton, notamment au volant de la Peugeot 205 rouge, visite les exploitations agricoles, rencontre les commerçants, écoute les habitants. Cette politique de proximité lui donne une connaissance du terrain que beaucoup lui reconnaîtront plus tard. Elle acquiert également une indépendance d’esprit qui étonne parfois jusque dans son propre camp.
Lorsque Jacques Chirac accède enfin à l’Élysée en 1995, après deux échecs présidentiels, Bernadette Chirac n’est donc pas une première dame ordinaire. Elle est une élue du suffrage universel. Et cette différence est essentielle. Car derrière les obligations protocolaires et la gestion méticuleuse du « Château » où elle met sa patte apporte sa vision parfois intransigeante, se développe une véritable influence politique. Plusieurs responsables de droite recherchent son avis et son intuition est réputée sûre. Elle s’oppose ainsi à la dissolution de l’Assemblée nationale en 1997 et voue une inimitié sans bornes avec Dominique de Villepin, le secrétaire général de l’Elysée, chouchou du Président et qualifié de « Néron ». Elle perçoit aussi les risques de fracture qui se creuse entre les responsables politiques et les électeurs. Lors de la séquence qui conduit au 21 avril 2002 et à la qualification de l’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle, beaucoup estiment qu’elle a mieux compris que d’autres la profondeur du malaise politique.
Cette influence demeure toutefois officieuse, mais elle est réelle. Et dans les luttes de pouvoir qui traversent la droite, le soutien de celle qui est surnommée « la tortue » compte. Comme son jugement aussi.
La construction de sa popularité
Parallèlement, Bernadette Chirac construit une popularité que peu d’acteurs politiques auraient imaginée au début des années 1990. En prenant la présidence de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France en 1994, elle devient le visage des fameuses Pièces jaunes. L’opération existait déjà, mais elle lui donne une ampleur considérable et mobilise autour d’elle des stars comme David Douillet. Chaque hiver, elle apparaît ainsi dans les médias pour défendre les enfants hospitalisés. Au fil du temps, son nom se confond presque avec celui de la campagne. Plus tard, elle soutient également la création de structures destinées aux adolescents en souffrance, notamment la Maison de Solenn.
| Bernadette Chirac écoute un discours de la reine d'Angleterre Elizabeth II au Sénat, à Paris, le 6 avril 2004 AFP |
Cet engagement n’est pas seulement institutionnel. Il trouve son origine dans une douleur intime du couple Chirac. La maladie de sa fille Laurence – atteinte d’anorexie et qui pesait moins de 30 kg quand elle passe l’internat de médecine –, puis les épreuves qui jalonnent sa vie, ont profondément marqué Bernadette Chirac. La disparition de son aînée, en 2016, demeure l’une des blessures dont elle ne se remettra jamais vraiment. « Le drame de ma vie », dira-t-elle.
Entre-temps, son image a changé et de ringarde, elle devient populaire, relooké par Karl Lagerfeld mais toujours en tailleur Chanel. Longtemps moquée ou caricaturée, notamment par les Guignols de l’Info sur Canal + qui l’appellent « Maman » et se moquent de ses sacs à main, elle devient une personnalité de plus en plus appréciée des Français. Son livre « Conversation », publié en 2001 avec Patrick de Carolis, rencontre un important succès. Le public découvre finalement une femme plus libre de ton, plus directe et souvent plus drôle que la représentation qui en était faite dans les médias, toujours prompts à souligner ses propos piquants ou les regards noirs qu’elle lance à certains de ses interlocuteurs… y compris à son mari. On se souvient de la savoureuse séquence où le Président discutait avec sa voisine avait été foudroyé du regard par son épouse qui s’apprêtait à prononcer un discours… « Elle est la femme de ma vie, nous avons tant accompli ensemble ! », dira dans ses mémoires l’ancien Président.
Incontournable à droite
C’est qu’à mesure que les années passent, Bernadette Chirac cesse d’être seulement l’épouse du Président. Elle devient l’un des visages du chiraquisme. Puis, dans les dernières années du pouvoir, l’une des personnalités les plus écoutées de son entourage politique et plus largement de la droite. Ainsi, après 2007, alors que Jacques Chirac se retire progressivement de la vie publique, elle continue à intervenir dans les débats de la droite. Elle soutient Nicolas Sarkozy, dont elle avait pourtant mesuré les ambiguïtés. Elle conserve des réseaux, des fidélités et une capacité d’influence que beaucoup continuent de rechercher.
| Jacques Chirac et son épouse Bernadette prennent des bulletins avant un scrutin législatif, le 9 juin 2002 à Sarran, en Corrèze AFP |
La disparition de Jacques Chirac, en 2019, referme un chapitre majeur de sa vie. Déjà affaiblie elle n’assiste qu’à la cérémonie privée, où elle est « très diminuée », selon un proche de la famille. « Bernie » se retire alors peu à peu du regard public. Ceux qui l’ont connue retrouvent la femme de devoir qu’elle n’avait jamais cessé d’être derrière la personnalité médiatique.
Toute sa vie, Bernadette Chirac aura tenté d’exister aux côtés d’un homme dont l’appétit politique semblait sans limites. Elle en a partagé les victoires, les défaites, les blessures et les renoncements. Elle en a aussi payé le prix. Mais elle avait fini par conquérir un territoire qui lui appartenait : la Corrèze, les Pièces jaunes, une popularité personnelle et une influence que nul ne contestait plus vraiment. Un jour, son père lui avait dit : « Vous êtes son point fixe. » Bernadette Chirac avait fait de cette phrase une ligne de conduite. Elle avait accompagné les ascensions, les campagnes, les défaites, les intrigues, les blessures familiales et les années de pouvoir. Elle avait parfois souffert de cette place. Elle ne l’avait jamais abandonnée.
Longtemps, les Français n’ont vu en elle que l’épouse de Jacques Chirac. À la fin, ils voyaient Bernadette Chirac. C’est peut-être sa plus grande victoire.