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Édouard Balladur : l’homme qui avait déchiré la droite

 

Balladur

Mort hier à 97 ans, l’ancien Premier ministre de François Mitterrand laisse l’image d’un homme d’État à l’élégance distante, héritier de Georges Pompidou et incarnation d’une droite libérale. Mais son nom reste surtout attaché à la présidentielle de 1995, lorsqu’il affronta Jacques Chirac, son "ami de trente ans", dans une guerre fratricide qui brisa ses ambitions élyséennes et marqua durablement la droite française.

Le hasard aura voulu que l’ancien Premier ministre de droite Édouard Balladur meure, hier à l’âge de 97 ans, à quelques mois d’une élection présidentielle sur laquelle il portait encore récemment son regard, inquiet d’un duel des extrêmes. Lui, l’homme de pouvoir dont les ambitions élyséennes, justement, se fracassèrent sur les divisions de la droite.

Des divisions que l’on retrouve aujourd’hui au sein du "bloc central" et qui sont plus éclatées qu’à son époque, lorsque la droite bonapartiste chiraquienne et la droite orléaniste qu’il incarna se lancèrent dans une homérique bataille pour conquérir la présidence en 1995. Édouard Balladur, dont la courtoisie virait parfois à l’obséquiosité, n’était peut-être pas préparé à la violence d’une campagne présidentielle, ni son tempérament à la violence des joutes politiques.

Haut fonctionnaire et conseiller de Georges Pompidou

L’homme avait d’ailleurs longtemps cheminé dans les couloirs du pouvoir avant de se soumettre directement au suffrage des Français. Né le 2 mai 1929 à Smyrne, l’actuelle Izmir en Turquie, dans une famille catholique levantine, il arrive enfant à Marseille. Élève appliqué, passé par Sciences Po puis l’ENA après un service militaire en Algérie et des études interrompues par la tuberculose, il choisit à sa sortie, en 1957, le Conseil d’État. La même année, il épouse Marie-Josèphe Delacour, avec laquelle il aura quatre fils.

Mais sa véritable école politique sera celle de Georges Pompidou. Entré dans son cabinet alors que celui-ci est Premier ministre du général de Gaulle, Balladur devient l’un de ses hommes de confiance. En mai 1968, il participe aux négociations du Grenelle, aux côtés d’un autre jeune serviteur du pouvoir : Jacques Chirac. Les deux hommes ne le savent pas encore, mais leurs chemins politiques resteront liés pendant près de trois décennies avant de se fracasser l’un contre l’autre.

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Georges Pompidou et Edouard Balladur à droite à l’arrière-plan avant une réunion avec le président américain Richard Nixon, à Reykjavik, le 31 mai 1973 AFP

Lorsque Pompidou accède à l’Élysée en 1969, Edouard Balladur le suit à la présidence, d’abord comme secrétaire général adjoint, puis, à partir de 1973, comme secrétaire général. Il accompagne les derniers mois d’un président malade jusqu’à sa mort en avril 1974. Ce passage au sommet de l’État façonne définitivement sa conception du pouvoir : institutionnelle, verticale et très policée. Edouard Balladur n’est pas un homme de meeting et appartient à cette catégorie de hauts fonctionnaires passés à la politique par les cabinets et les dossiers davantage que par les estrades et les fédérations.

Un ministre de l’Économie libéral adepte des privatisations

Jacques Chirac sera celui qui le ramènera au premier plan. Lorsque la droite gagne les législatives de 1986 et ouvre la première cohabitation de la Ve République, le nouveau Premier ministre confie à son vieil ami un ministère considérable : Économie, Finances et Privatisations. Dans une époque dominée à Londres par Margaret Thatcher et à Washington par Ronald Reagan, Edouard Balladur, ministre d’État, conduit une politique économique libérale et met en œuvre une importante vague de privatisations destinée notamment à revenir sur les nationalisations engagées par la gauche en 1981. Le partage des rôles paraît alors encore naturel. Chirac est le chef politique, Balladur l’homme des dossiers. Le premier cherche l’Élysée, le second paraît se satisfaire d’une influence importante exercée dans l’ombre du premier.

La "cohabitation de velours" avec François Mitterrand

Puis vient 1993… La droite remporte alors une victoire écrasante aux élections législatives. François Mitterrand doit accepter une deuxième cohabitation. Mais Jacques Chirac, instruit par l’expérience de 1986 et déjà tourné vers la présidentielle de 1995, ne veut pas retourner à Matignon. Édouard Balladur s’y installe. Pour les chiraquiens, le scénario semble écrit : l’un gouvernera, l’autre préparera l’élection présidentielle. C’était compter sans le pouvoir lui-même…

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La "cohabitation de velours" avec François Mitterrand en 1993. AFP

À Matignon, Balladur impose un style aux antipodes de celui de Chirac. Avec François Mitterrand, la confrontation brutale de la première cohabitation laisse place à ce que l’on appellera la "cohabitation de velours". Le président socialiste apprécie la courtoisie de ce Premier ministre respectueux des formes et de la fonction présidentielle, même si la méfiance subsiste et si les désaccords ne disparaissent pas, notamment sur les domaines réservés de l’Élysée.

Pourquoi laisser l’Élysée à Chirac ?

Le gouvernement Balladur poursuit les privatisations. Total, Elf-Aquitaine ou Péchiney figurent parmi les entreprises concernées et les opérations réalisées entre 1993 et 1995 rapportent environ 114 milliards de francs à l’État. Après la récession, la croissance repart et Balladur s’installe surtout dans l’opinion. Ainsi, sa popularité nourrit bientôt une idée que personne, deux ans plus tôt, n’imaginait devoir devenir réalité : pourquoi laisser l’Élysée à Chirac ?

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Edouard Balladur avec Jacques Chirac. AFP

La redoutable mécanique de la rupture est alors enclenchée. À la fin de 1994, les sondages placent le Premier ministre très largement devant le président du RPR. Nicolas Sarkozy, Charles Pasqua et une partie importante de l’UDF se rangent derrière lui. Le 18 janvier 1995, Édouard Balladur se déclare candidat. Pour Jacques Chirac et ses fidèles, la candidature vaut trahison.

La présidentielle devient dès lors une guerre de famille. D’un côté, Jacques Chirac, président du RPR, enraciné dans un parti qu’il dirige depuis près de vingt ans et qui conserve l’essentiel de ses cadres militants. De l’autre, Edouard Balladur, installé à Matignon, soutenu par une partie du gouvernement, des élus de droite et du centre et persuadé que sa popularité rend sa victoire presque naturelle – sondages à l’appui…

Bataille politique et personnelle

Entre la droite bonapartiste, populaire, volontiers sociale et incarnée par Chirac – qui "mange des pommes" –, et une droite orléaniste, libérale, gestionnaire, plus bourgeoise, dont Balladur devient le visage, la bataille dépasse rapidement les deux hommes et elle devient personnelle.

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Edouard Balladur et Nicolas Sarkozy. AFP

Fidèle grognard de Chirac, Philippe Séguin mène la charge contre le Premier ministre. Les chiraquiens dénoncent une élection que l’on voudrait confisquer avant même qu’elle ait lieu. Dans l’autre camp, les balladuriens croient longtemps que les sondages constitueront un rempart suffisant. Las ! Une campagne présidentielle ne ressemble pas à la gestion d’un gouvernement. Et Edouard Balladur va l’apprendre à ses dépens. Sa distance, qui pouvait passer pour de la hauteur à Matignon, devient froideur dans les meetings. Son langage châtié, ses manières de grand bourgeois, son goût du cérémonial nourrissent la caricature.

Le dessinateur du Monde Plantu le dessine… avec une perruque Louis XV sur une chaise à porteurs. La caricature est cruelle. Sur Canal +, "Les Guignols de l’info" participent à sa "ringardisation" tandis qu’une "chiracomania" se développe, notamment chez les jeunes. Balladur tente de corriger son image, multiplie les meetings, monte sur une table, et fera même de l’auto-stop à Arles. Ses jeunes soutiens le surnomment "Doudou". Rien n’y fait vraiment. Pendant ce temps, Chirac trouve son thème : la "fracture sociale". Les courbes des sondages finissent par se croiser. Le favori devient poursuivant puis troisième homme.

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Avec son épouse durant la campagne présidentielle de 1995. AFP

Le 23 avril 1995 tranche définitivement la querelle. Lionel Jospin arrive en tête avec 23,30 % des suffrages. Jacques Chirac obtient 20,84 %. Édouard Balladur, avec 18,58 %, est éliminé. Celui qui, quelques mois auparavant, pouvait raisonnablement croire l’Élysée à portée de main doit appeler à voter pour son rival au second tour – "Je vous demande de vous arrêter" intime-t-il à ses soutiens déçus par sa défaite. Le 7 mai, Jacques Chirac devient président de la République et Edouard Balladur ne retrouvera jamais le premier rang…

Un échec électoral qui aura éclipsé une partie du reste

Il reprend pourtant son siège de député de Paris, préside à partir de 2002 la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale et conserve une influence intellectuelle et politique, notamment auprès de Nicolas Sarkozy. En 2007, ce dernier lui confiera la présidence du comité chargé de réfléchir à la modernisation des institutions. Mais l’ancien Premier ministre – contrairement à beaucoup – ne cherchera plus à reconstruire une carrière nationale. En 2006, à 77 ans, il annonce son retrait de la vie politique active. Une sortie relativement rare dans un univers où les défaites se transforment souvent en promesses de retour.

L’ombre de 1995 le suivra pourtant jusque devant la justice avec l’affaire Karachi et les soupçons portant sur le financement de sa campagne présidentielle. Mis en examen en 2017 devant la Cour de justice de la République, Édouard Balladur, qui a toujours contesté tout financement illicite, sera finalement relaxé en 2021.

Il restera donc d’Édouard Balladur une carrière presque entièrement construite dans l’État et un échec électoral qui aura éclipsé une partie du reste. Conseiller de Pompidou, secrétaire général de l’Élysée, ministre de l’Économie, Premier ministre de François Mitterrand : il avait gravi presque tous les degrés du pouvoir avant de trébucher sur le dernier.

Trente et un ans après cette présidentielle, sa disparition rappelle aussi une époque où les fractures de la droite pouvaient encore se résumer à deux hommes, deux traditions et deux camps clairement identifiés. En 1995, Chirac et Balladur s’étaient déchirés pour savoir lequel réunirait leur famille sous son nom. À l’approche de 2027, les héritiers de cette droite et du centre sont beaucoup plus nombreux à chercher qui pourrait encore la réunir.